Le devoir du peuple

Dans une lettre datée de 1966, le grand militant syndical Destourien Ahmed Tlili avait exposé à Bourguiba la situation politique et sociale de la Tunisie de l’époque, avec une sincérité et une lucidité qui forcent le respect. On y apprend que, dès les premiers pas de la Tunisie indépendante, « les surveillances [s’exerçaient] de la façon la plus maladroite même dans les ministères, sur les hommes politiques et sur les techniciens, dans les organisations nationales et même dans le Parti. A l’Université où les agents pullulent, on pousse le zèle jusqu’a charger les étudiants innocents, dans la proportion de 1 sur 10, de se surveiller les uns les autres et d’épier les faits et gestes de leurs professeurs, ouvrant ainsi de tristes perspectives pour notre jeunesse montante ». Il relève également le paradoxe de l’infantilisation du peuple tunisien par le régime Bourguibien, alors que « Le peuple tunisien. (…) est arrivé, parmi les premiers, a secouer la tutelle de l’une des plus grandes nations du monde, précisément parce que le régime du protectorat, (…) s’obstinait à vouloir considérer indéfiniment le peuple tunisien comme mineur et lui refusait son droit naturel a se gouverner lui-même. Toute notre argumentation à l’époque tendait a démontrer le contraire parce que nous étions convaincus de la maturité de notre peuple et de son aptitude a assumer pleinement les responsabilités publiques ».

Ahmed Tlili observe également que notre système judiciaire, « l’un des plus vieux du monde », est à tous égards irréprochable et digne des nations les plus civilisées. Pourtant, dans les faits, le système initié sous Bourguiba -et perpétué jusqu’à nos jours- sévissait et empiétait tous ses principes. D’où une question pressante : à quoi servent les textes quand ils ne sont pas appliqués? A quoi sert-il d’avoir des discussions d’experts sur les textes, si tout risque d’être frappé de nullité dans les faits? On observait d’ailleurs une situation comparable durant le « protectorat » français sur la Tunisie, où le traité de Bardo, accordant déjà l’autonomie interne à la Tunisie, n’a jamais été réellement respecté. On observe plus généralement que l’esprit des textes est inégalement respecté selon les périodes et les contextes. Aux Etats-Unis, en France, l’empiétement de l’exécutif sur les autres pouvoirs, y compris la presse, arrive parfois, en violation criante des textes et de leur esprit, en temps de guerre ou de crise. Mais cela reste toujours circonscrit dans le temps, et on en arrive rarement aux extrémités dans lesquelles nous pataugeons sans discontinuer depuis probablement des siècles maintenant.

Les institutions définies dans les textes et protégées par un équilibre des pouvoirs est une garantie certaine, mais une plus grande garantie, la seule qui vaille réellement, est l’imposition du respect par le peuple. Dans les vieilles démocraties, il demeure toujours un fond de respect pour le peuple. Les dirigeants savent que sous les cendres, le feu couve, que tout ne leur est pas permis. Leur Histoire le leur a démontré. On rapporte que Sarkozy refusa une amnistie aux évadés fiscaux, au nom d’une peur de la réaction des français qui avaient « guillotiné le roi ». La garantie la plus sûre du respect des lois, de la constitution, de la République et des libertés individuelles, c’est le peuple. C’est peut-être malheureux « d’en arriver là », mais ça a toujours été ainsi. Du fond de son exil volontaire allemand, Ahmed Tlili nous avait envoyé une mise en garde dans ce sens. Destinée à Bourguiba, elle aurait été de bon conseil, quarante cinq ans plus tard, à son successeur : « Tabler sur la passivité du peuple tunisien, c’est se bercer d’illusions. Il a les ressorts les plus souples mais les plus solides et il ne faut pas oublier qu’à travers son histoire il a plus d’une fois reconnu, en désespoir de cause, à la guérilla dont il est l’inventeur ». Personne ne le contredira plus.

En fait, tout Homme politique, aussi éclairé soit-il, ne peut s’amputer d’un pouvoir de son propre gré. Comment voulez-vous qu’un Bourguiba ou qu’un Zine Ben Ali s’abstienne de faire disculper un ami ou de faire condamner ou exécuter un adversaire politique du moment qu’il le peut. Le jeu politique est fait de rapports de forces, rien ne s’y donne. Mais le peuple, faisant son entrée dans la scène politique, devient un acteur politique comme un autre. C’est à dire qu’il a un poids, un tempérament, une crédibilité, une image de marque. C’est la raison pour laquelle il ne faut pas galvauder les mouvements populaires, et les faire se mouvoir à tout bout de champs. Pour garder le respect des gouvernants, il faut garder des forces sous le pied. Il faut agir rarement, mais durement. Et il faut que les actions entreprises réussissent. C’est la raison pour laquelle l’idée d’un troisième sit-in et son échec prévisible est une très mauvaise nouvelle. Le peuple personnifié dans cette masse regroupée y laisse beaucoup de sa crédibilité et de sa capacité de nuisance et de contrôle.

 

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