Depuis six mois, chaque semaine en Tunisie apporte son lot d’événements politiques jugés à chaque fois comme sans précédent, significatifs, graves et contraires à l’esprit de la révolution. La surenchère des uns et des autres fait qu’aucun sujet n’arrive à faire consensus. Ce qui est pour le moins étrange au vu des objectifs non ambigus des révolutionnaires, scandés un certain hiver de 2011.
Article publié dans le 3e numéro du Journal des Cahiers de la Liberté
Le 4e numéro vient de sortir (ici)

La légitimité. Telle est la qualité suprême sur la scène politique tunisienne depuis l’élection de l’assemblée constituante. Personne ne peut juger gouvernants et élus : ils sont légitimes. Mais cette légitimité des urnes, à force de servir comme argument ultime contre toute critique, à force d’être utilisée pour avilir l’adversaire et le rabaisser, finit par accumuler les rancœurs des minoritaires, et cristallise l’attention de tous sur la prochaine échéance électorale. Il ne faut pas s’attendre dans ces conditions à avoir un débat politique apaisé, ou à trouver des consensus sur des sujets d’intérêt national. Cette légitimité des urnes, tous vont la chercher « avec les dents », et toute occasion est bonne pour marquer des points contre l’adversaire. L’une des tares du choix d’élire une assemblée constituante a été en effet de prolonger un état politique fragile pour encore plusieurs mois. La proclamation des résultats de l’élection de l’assemblée constituante a immédiatement sonné le début de la campagne électorale suivante. Depuis lors, tous les acteurs cherchent à occuper le terrain, et le moindre sujet est l’occasion pour le pouvoir et l’opposition de s’affronter. A peu près tout ce qui se passe dans la politique tunisienne peut être jaugé à cette aune-là : celle d’une campagne électorale permanente. La promesse d’être appelé aux responsabilités pour plusieurs années, d’incarner le premier gouvernement de la deuxième république tunisienne, et de dessiner le futur de la Tunisie, est une trop grande récompense pour se laisser disperser à réformer le pays et à répondre aux objectifs de la révolution.
Un exemple, le budget rectificatif 2012 présenté par le gouvernement se fonde pour près de 9% sur des recettes exceptionnelles (actifs confisqués, cession d’actifs, aides, etc.), ce qui permet au gouvernement d’engager des dépenses populaires en direction des catégories défavorisées. Mais il oblige accessoirement le prochain gouvernement à faire des coupes sévères et forcément impopulaires dans les dépenses à partir de 2013. Mais peu importe l’année prochaine, la campagne électorale permanente est à ce prix. D’autre part, outre l’indignation et la protestation, les citoyens sont en droit de demander à l’opposition de présenter des projets alternatifs clairs, d’engager des débats sereins à l’assemblée. Mais la campagne électorale permanente ne leur en laisse pas le loisir. Il faut faire du bruit, quitte à participer à la cacophonie ambiante et à brouiller tous les discours. Dans ce bal quotidien de provocations réciproques, de violence verbale et physique, de cris d’orfraie et d’indignation renouvelés, le citoyen lambda est de plus en plus incapable de savoir où donner de la tête. Il est par ailleurs sommé de toute part de montrer patte blanche, de se prononcer pour un camp ou pour un autre, et il fait vite de s’abriter sous une bannière, ne tardant pas à épouser les thèses, la mauvaise foi et parfois les mensonges de sa nouvelle « équipe ». Ainsi grossissent les rangs des deux ou trois camps qui s’installent en Tunisie, et qui s’apprêtent tous à croiser le fer lors des prochaines élections, qui s’annoncent explosives.
Ceci étant dit, opposition et pouvoir ne sont pas tout à fait logés à la même enseigne depuis les dernières élections. Quelque soit le contenu de sa politique, on ne peut enlever à Ennahdha le fait qu’il s’est avéré un parti uni à toute épreuve, discipliné et bien préparé. Avec une hiérarchie respectée, des apparatchiks dévoués, un service d’ordre redoutable et des relais dans la rue et dans les réseaux sociaux, les militants et la direction de ce parti se sont montrés d’un professionnalisme et d’une discipline qui forcent le respect. Face à eux, l’opposition fait figure d’une collection d’amateurs, avec trop d’égos surdimensionnés qui, à peine un mouvement d’union entamé, font tout échouer. Le caractère singulier de l’organisation au sein d’Ennahdha s’est manifesté, entre autres, lors de la controverse de l’introduction de la Charia comme source d’inspiration de la constitution tunisienne. Nombre d’élus ont pris clairement position en faveur d’une telle mention. Et voilà qu’ils se font sèchement rabrouer par la direction du parti, qui préconise l’adoption du premier article de la constitution de 1959 tel quel. Un tel camouflet aurait fait voler en éclat n’importe quel autre parti. Pas Ennahdha. En réalité, l’aile dure du parti a trop bien conscience que la perte de la « franchise » Ennahdha signifierait leur marginalisation.
Mais cet épisode révèle également l’approche qu’a choisie Ennahdha pour agir et contrôler le tempo de la vie politique tunisienne. Celle de jouer la rue face à l’Establishment qui lui est globalement hostile. Partout dans l’administration tunisienne figurent des personnalités, occupant des positions susceptibles d’interférer avec l’action du gouvernement, qui pourraient faire le jeu de l’opposition. Même si le parti s’en défend, les événements sont tellement répétitifs, le scénario tellement systématique qu’il ne peut en être autrement. L’occupation de la Manouba, le sit-in de la télévision nationale, les multiples manifestations « spontanées » qui tombent à point nommé, tous ces événements dessinent une stratégie. Des ballons d’essai sont lancés à répétition, généralement suivis par une surenchère salafiste, et clos avec un avis « consensuel » du parti. Cette partition est jouée en permanence par Ennahdha, occupant le terrain et mettant une pression permanente sur ses opposants. Ces derniers semblent avoir de plus en plus de mal à décerner les orientations réelles des ballons d’essai.
La politique politicienne a définitivement pris le dessus sur la révolution et ses objectifs. Cette dernière est désormais un lointain souvenir, reléguée au rang de simple « élément de langage », exploité sans état d’âme par tous. Time for Politics comme on dit.
Mahdi Zargayouna

juillet 30th, 2012 Par Mahdi
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